Eric R.

par (Libraire)
2 mai 2022

Un graphisme grandiose

En deux albums, Joris Mertens s’est fait un nom dans le monde de la BD. Un nom associé à un style graphique immédiatement identifiable.

C’est le dessin magistral qui identifie d’abord le talent. Il suffit de feuilleter l’album pour être séduit immédiatement par des doubles-pages éblouissantes. Il est sombre, dans son récit comme dans ses images. Il pleut tout au long des 142 pages, sans arrêt, une pluie drue qui rend les rues d’un Bruxelles recomposé au temps des DS et des Simca 1000, fantomatiques mais présentes comme un personnage essentiel. Les cases sont allumées de l’intérieur par quelques couleurs récurrentes. Le rouge éclaire les scènes, et le jaune des phares des voitures, des enseignes lumineuses, omniprésentes. « Schpritt », « Mouche télé », « Glou-glou » ou encore « Schtinck » balisent, comme des onomatopées dans des pages silencieuses et rêveuses, la balade bruxelloise de François, homme proche de la retraite, qui mène une vie routinière de livreur chez une blanchisserie et partage sa vie entre son métier, une petite chambre et quelques bières chez Monica, son bistrot favori.

Un petit coup d’oeil sur une vitrine de lingerie féminine, un regard sur les jolies jambes d’une passante sont les seuls autres moments de la journée où François peut oublier sa vie minutieusement réglée. Pas très solide il subit le monde, à la manière d’un personnage de Marcel Aymé, comme il subit la pluie, oublieux qu’il est de se protéger avec ce parapluie qu’il abandonne en permanence. Il n'est pas fait pour lutter contre les difficultés de la vie, François. Il est fait pour une vie d’habitudes et de petits plaisirs. Il oublie ce qui peut le protéger.

Une éclaircie dans cette météo pourrait venir d’un tirage au Loto, il joue les mêmes chiffres depuis plusieurs années. Et puis un jour, accompagné d’un fieffé imbécile, stagiaire et neveu de la patronne, il doit se rendre à l’extérieur de la ville pour une livraison peu ordinaire. Et alors vient le temps des opportunités, des choix, du destin à accomplir ou à rejeter.

« Nettoyage à sec » est bien entendu une méthode de lavage mais aussi une expression à plusieurs sens car sans rien dévoiler du scénario, cette BD est un excellent polar d’atmosphère et sociétal qui montre la vie des gens ordinaires dans un monde fait de petits riens: des bocks étincelants de bière le soir sur la table du bistrot, des pavés luisants dans la nuit où l’on glisse, des dessins d’enfants et des voitures mal garées. Et la peur du chômage, de la descente aux enfers, de la pauvreté.

Eric

Jade Khoo

Dargaud

16,50
par (Libraire)
31 mars 2022

Poétique et fantastique

« Zoc » 3 lettres comme le son d’une goutte d’eau qui tombe sur le sol. 3 lettres comme le prénom d’une adolescente rêveuse qui possède un don peu banal: ses cheveux attirent l’eau qui devient ru, ruisseau, fleuve quand elle avance dans le paysage. Aussi quand un conseiller d’orientation lui demande ce qu’elle veut faire plus tard, elle écrit « tirer de l’eau avec mes cheveux ».

Le trait est léger et laisse la place aux couleurs douces du pastel, notamment pour des pleine-pages magnifiques, aux couleurs vives et brutes quand la réalité prend le pas sur la rêverie. Une Bd attachante, une balade poétique et fantastique.

Chronique complète :

« Zoc » trois lettres comme le son d’une goutte d’eau qui tombe sur le sol. Zoc trois lettres comme le prénom d’une adolescente rêveuse qui possède un don peu banal: ses cheveux attirent l’eau qui devient ru, ruisseau, fleuve quand elle avance dans le paysage. Aussi quand un conseiller d’orientation lui demande ce qu’elle veut faire plus tard, elle écrit « tirer de l’eau avec mes cheveux ».

Cherchant un petit boulot pendant sa scolarité, on lui demande de déplacer les tonnes d’eau d’un village inondé et de les transporter dans un endroit plus propice. En route elle rencontre un petit homme aux yeux bleus, Kael, qui a quant à lui la singularité de prendre feu lorsque quelqu’un autour de lui, souffre psychologiquement ou physiquement. L’eau et le feu partent ainsi, réunis pour un drôle de voyage. Peut être alors pourront ils ensemble transformer les inondations et la souffrance humaine en nuages?

Ainsi énoncé, cette histoire poétique et tendre peut ressembler à un conte pour enfants. Plus encore, à une fable pour adolescents qui cherchent leur avenir en faisant le bien. C’est difficile l’avenir à concevoir quand on est jeune, sans passion particulière, si ce n’est pour les Châtelets, « sortes de troubadours » au corps d’oiseau. Mais pourtant au delà du récit, en s’arrêtant un peu, le nez dans le bleu du ciel, on distingue aussi les difficultés à ne pas faire le mal même involontairement, à prendre les bonnes décisions pour le bien être de la Terre, à modifier et à guider la nature, comme Zoc guide le cours de l’eau, sans détruire l’existant. Tout est complexe et donne mille raisons à Kael de s’enflammer quand le monde s’embrase de colère.

Au delà cependant de ces réflexions, on se laisse emporter comme les poissons dans le sillage de la chevelure de Zoc par une fable qui, au fur et à mesure de la balade de la jeune fille, respire la poésie des levers et des couchers de soleil, des oiseaux striant le ciel de leurs cris et de leurs vols hiératiques. On erre de jour et de nuit dans la région de Nemours, dans ce gâtinais métamorphosé en décor de rêve.

Le dessin possède le trait simple du manga où quelques stries suffisent à exprimer les émotions d’un visage. Le trait est léger et laisse la place aux couleurs douces du pastel, notamment pour des pleine-pages magnifiques, aux couleurs vives et brutes quand la réalité prend le pas sur la rêverie. C’est une balade à laquelle nous sommes conviés.

A vingt trois ans, Jade Khoo, nait à Fontainebleau, réalise avec Zoc, une Bd attachante, qui vous donne envie de reprendre l’album, de regarder le ciel et les nuages qui s’amoncellent, ou le soleil qui revient. De reprendre ses chaussures de marche ou d’aller pieds-nus dans le ruisseau qui coule derrière la chevelure de Zoc. Une balade poétique et fantastique.

par (Libraire)
29 mars 2022

Contemporain

« A bâbord », « A l’abordage », les amateurs de Bd de pirates et de corsaires ont le vent en poupe avec un genre qui retrouve de nombreux lecteurs. « Raven » était le dernier en date mais « La République du crâne » offre un autre éclairage sur les combats en mer au début du XVIIIème siècle. Bien entendu, les navires à l’horizon, les éperonnages, les combats au sabre sur les ponts de navire en feu sont partie intégrante du récit conduit par Vincent Brugeas, en cette année 1718 près des Bahamas. Trois bateaux vont emmener trois destins différents: celui du capitaine Sylla, mauvais navigateur mais orateur hors pair, celui attribué à Olivier de Vannes, second de Sylla devenu capitaine et qui devient le narrateur des aventures guerrières en tenant un journal de bord, fil conducteur du récit. Enfin, et là réside l’originalité principale de l’album, un troisième vaisseau est confié à la reine Maryam qui dirige un équipage constitué d’hommes noirs, libérés par la force de leurs chaines d’esclaves. Ces trois navires vont faire route ensemble, cherchant à fonder une utopique république sur une île lointaine, avec cependant un ennemi mortel commun: les bateaux de la Navy, défaits et qui n’ont qu’une idée en tête, prendre leur revanche.

Cela sent la poudre mais les auteurs ne se contentent pas d’un récit de pirates traditionnel même si les dessins de Ronan Toulhoat, respectent les règles du genre faisant éclater les pages et les cases sous l’effet des boulets de canon envoyés par les navires ennemis. Tempête, ciel bleu, orages, offrent de belles images de voiliers en mer. Mais le propos comme l’annonce une longue préface se veut plus large et contemporain. Le combat de ces pirates, se décline comme des « honnêtes hommes », voulant se libérer de l’asservissement des rois, qui les ont rejetés en temps de paix après les avoir exploités en temps de guerre, ou des capitaines marchands qui « avaient droit de vie et de mort sur leur équipage ».

Bannis, exclus des règles sociales élémentaires, les trois capitaines et leurs équipages endossent les archétypes des victimes de racisme, de misogynie. Les forbans avides d’or, de combats sanguinaires se transforment peu à peu en futurs citoyens de démocraties naissante. Le mérite des auteurs est de ne pas faire de cette mutation une avancée vers un bonheur absolu fourni par un régime politique nouveau.  ».

On l’aura compris cette BD, tout en respectant avec talent les lois du genre, s’attelle à y plaquer « des idéaux contemporains ». Outre la préface des auteurs, un long texte final de Fadi El Hage illustré par le célèbre dessinateur Howard Pyle, fournit le contexte historique passionnant de l’époque explicitant la colonisation dans les Amériques et traçant un portrait éclairant de Njinga, reine du Ndongo, inspiratrice du personnage de Maryam.

Récit complexe mais fluide, dessins superbes et réflexion politique sociales se mêlent étroitement dans une Bd ambitieuse, qui va bien au delà des récits de genre. Avec les auteurs on monte volontiers sur le pont pour chercher un horizon plus radieux.

par (Libraire)
3 mars 2022

Graphiquement exceptionnel

Il est des histoires trop sombres pour être dessinées en noir et blanc. Elles ont besoin de couleurs éclatantes comme si ces récits étaient suffisamment lourds pour ne pas être lestés par une bichromie sombre et distancielle. Comme si l’outrance des couleurs disait plus que tout, l’horreur de la guerre, de Mathausen, de la dictature franquiste, du nazisme. La couleur brute, sans mélange c’est aussi celle utilisée par les enfants, qui ne connaissent guère les nuances, les demi-tons, les demi-mesures. Le Poids des héros est donc avant tout un roman graphique de couleurs, celles de l’enfance alourdie, plombée par le souvenir de deux aïeux et un cadre accroché au milieu d’un mur familial, un portrait du grand père, inquisiteur ou bienveillant selon le regard que l’on y porte. Ce grand-père suspendu seul sur un mur nu, s’appelle Antonio Soto Torrado. Dénoncé, réfugié, interné, malade, il décèdera comme il l’a décidé, quelques semaines après Franco. Il pèse lourd, très lourd ce portrait pour un enfant de 10 ans habitué à des discussions politiques au cours des repas familiaux, à des palabres sur les droits de l’homme, contre la xénophobie, le racisme l’intolérance. David Sala, marqué par ces paroles, ces souvenirs récurrents, se savait le seul capable de transmettre cette mémoire. Qu’est ce qu’une vie une fois la mort intervenue, si elle n’est pas racontée, sauvegardée? Tout au long de ces 180 pages, le dessinateur se déleste peu peu de ce poids auquel un deuxième grand père, José, combattant, résistant en France contre les allemands apporte quant à lui un témoignage vivant.

Enfant, David Sala est nourri de ce terreau fertile à l’angoisse, aux cauchemars et il faudra des anecdotes plus banales avec les copains, des parties de foot pour que l’adolescence, comme les fleurs magnifiquement dessinées, lui permette de grandir, de s’ouvrir au monde. Ce sont les années soixante dix qui sont ici illustrées. Papier peint psychédélique, télévision en noir et blanc puis en couleurs, pulls jacquard, cassettes audio, tous ces ingrédients d’une époque révolue parsèment le récit comme une lumière diffuse disant que l’enfance, malgré ce « poids des héros » reste quand même la période de la découverte, de l’enthousiasme, du plaisir.

Quand les couleurs explosent, même et surtout pour les situations les plus dramatiques, elles revêtent celles de l’expressionnisme soumis aux états d’âme, déformant les corps et trahissant la douleur. Parfois David s’envole comme les personnages de Chagall, fuyant dans l’espace étoilé une réalité trop difficile. On pense à Munch et à son « Cri ». Un grand-père peut dire alors:

« C’est à travers toi maintenant que mon histoire va survivre. Tu ne dois pas oublier mes souffrances. Tu seras fort de ça mon petit-fils ».

Finalement, comme pour David, on peut passer à notre tour devant une photo, un portrait d’un de nos ancêtres. Ce cadre posé sur une commode, accroché au mur, on a parfois l’impression qu’il nous parle. Plus sûrement on se parle à soi même en le regardant. On se dit alors qu’il serait bien de laisser une trace pour que nos petits enfants ne nous inventent pas une vie à notre insu. C’est ce que fait avec un talent graphique inouï David Sala en rendant ses souvenirs personnels, universels.

21,90
par (Libraire)
22 février 2022

Une Odyssée en 1973

« Les portugais sont tous maçons », c’est bien connu. Les mineurs sont polonais mais les maçons sont portugais. C’est simple, facile et tellement évident. Derrière ce lieu commun éculé et réducteur se cache pourtant une réalité. Dans les années 1960-1970 « le Portugal connait l’exode le plus massif de son histoire. Entre 1957 et 1974, 700 000 portugais émigrent en France ». Ils fuient la misère mais aussi les dernières années de la dictature de Salazar qui, à l’inverse des pays occidentaux, poursuit des guerres de colonisation. La France des Trente Glorieuses a besoin de logements et de main d’oeuvre bon marché pour les construire: « Ainsi les Portugais sont ils devenus maçons ».

Olivier Afonso, le scénariste est né en 1975 d’un père portugais. C’est son histoire qu’il raconte ici, une histoire personnelle à portée universelle. Elle est bien documentée désormais cette période où l’on va chercher au bled, en Afrique des hommes à la dentition parfaite pour faire en France le sale boulot à moindre coût. Bidonvilles de Nanterre, insalubrité, conditions sanitaires indignes de l’autre côté du périphérique sont des faits historiques désormais reconnus. Cette Bd rappelle tout cela mais du côté de l’intime, des individus, du côté de deux jeunes, Mario, 18 ans et Nel, qui se rencontrent et se découvrent lors de leur passage clandestin de la frontière française. Leurs rêves: les petites femmes de Paris, le Moulin Rouge et quitter cette maudite campagne où les gens meurent de faim. Ils sont tellement différents les deux jeunes à peine sortis de l’adolescence: Nel est le roi, du marché noir, des filles au bordel, de la débrouille et des embrouilles aussi. Mario, timide, introverti, reste au pied des escaliers menant au plaisir. Ingénu, tendre il regarde et agit peu, ou moins. Dissemblables mais indissociables, on les suit de la frontière à la capitale, où ils s’installent dans des cabanes en bois et en tôle, dans des ruelles de boue et de froid.

Sans misérabilisme, avec un caractère documentaire indéniable mais discret, on découvre avec nos deux amis la vie à l’intérieur de cet espace que des bulldozers détruiront lorsque la précarité deviendra trop scandaleuse: la solidarité des communautés mais aussi leur rivalité, les blancs, les noirs, les arabes, le marché noir, le rôle des chefs de chantier, les employeurs odieux et sans scrupules, « on a trouvé moins cher que vous: du bicot, du négro… du sans papiers en veux tu en voilà », mais aussi le sentiment de l’exil, de la terre native si éloignée, confusément désirée et rejetée. Les personnages multiples incarnent ces états d’âme de Kader à Zé, le manchot, qui a déserté en Angola.

La tendresse du récit, son extrême violence aussi, nous emportent dans une chronique qui sous un ton a priori léger dit beaucoup du contexte social d’années charnières, bientôt frappées par le premier choc pétrolier. Car les auteurs nous racontent aussi l’intime et l’amour, celui bravache et ostentatoire de Nel et celui introspectif et timide de Mario.

Un jour la douleur finira, un jour la dictature de Salazar s’effondrera. Le 25 avril 1974, la Révolution des oeillets, fait tomber le dictateur portugais. Dans des cases magnifiques, Aurélien Ottenwaelter fait danser les femmes et ouvriers dans la lumière nocturne, transformant le bidonville en une place de village. On retrouve le trait de Christophe Blain mais aussi celui de Larcenet, comme si le visage et la silhouette de Blast s’étaient transformés dans le personnage de Zé. Des séquences sur des fonds blancs, des pages de calendrier du « Paris Coquin » rythment magnifiquement cet album qui sait passer de scènes intimistes à des scènes de bar enfumées et bruyantes. Ce sont des tranches de vie qui nous sont proposées et l’humanité qui s’en dégage rend cette lecture douce et émouvante. Olivier remercie notamment à la fin de l’ouvrage Pascal Rabaté. Un merci comme une forme d’apparentement dans le regard amoureux et bienveillant apporté aux gens de peu.

Q’on se le dise: « les Portugais sont donc d’excellents maçons » mais ils peuvent devenir, eux-mêmes ou leurs descendants » d’excellents scénaristes BD accompagnés de magnifiques dessinateurs.