Nathalie M.

Juvenia
par (Libraire)
5 mai 2020

Homochronie, mon amour

Voici un conte satirique pas piqué des hannetons. 
Dans un pays européen, francophone, un 27 Janvier d'on ne sait quelle année, une république "Juvenia" promulgue une loi interdisant les hommes à s'enamourer de femmes de plus de vingt ans leurs cadettes. Même chose du point de vue des femmes envers les hommes, soyons justes.
On invite ainsi chacun à s'épanouir sexuellement et amoureusement, en gardant le goût des âges similaires, et donc à réduire les désordres dans la cité, du croisement des générations.
Par cette loi, on s'attache à penser aux femmes de cinquante ans qui se trouvent délaissées en masse par des hommes du même âge pour des femmes plus jeunes alors qu'elles se voient réduites à n'être plus sollicitées que par des hommes bien plus âgées.
De cette loi, on suit le parcours de six personnages, femmes et hommes qui selon leur âge vont repenser une forme de liberté, réinvestir autrement leur sexualité, la réinventer, et réorganiser leur vie.
Lecture jubilatoire.

Peut-être pas immortelle
par (Libraire)
3 mai 2020

Poésie, la perte de l'être aimé.

Frédéric Boyer a aimé Anne Dufourmantelle, l'a perdue.
Pire que perdre ; elle est morte accidentellement, noyée.
C’était pendant l’été, il y a maintenant quelques années.
Qu'est-ce que le deuil ? Comment faire le deuil ? Le faire, n'est-ce pas perdre encore ?
Alors, Frédéric Boyer a écrit. Il a marqué de mots le temps de la perte irrémédiable, de ce qu'elle fait en soi, de ce qu'elle transforme, abîme et fait surgir à l'intérieur, malgré soi.
Il a écrit de fulgurances, dans l'urgence.
Il a écrit la sidération de la perte, et l'ignoble de l'indicible insoutenable.
Il a écrit pour poser hors de lui ce qui étouffe.
Il a posé et est allé à vivre, du manque.
Trois textes courts et denses ; peut-être pas immortelle, Une lettre, Les vies.
Des mots jetés, vite déposés sur le papier des surgissements.
Des mots forts qui disent l'être perdu à celui qui reste et posent le regard éperdu sur le monde sans elle.
Des mots qui n'ont pas eu le temps d'être dits, du dialogue interrompu dans le seul but de perpétuer les échanges à vivre, malgré la mort.
Des vies perçues du manque de celle qui ne vit plus. Manque, avec lequel il faut bien continuer de vivre.

L'occupation
par (Libraire)
2 mai 2020

Terrible

Écrit entre Mai et Octobre 2001, c'est un texte brutal, presque clinique sur la jalousie.
Celle-là même qui occupa entièrement Annie Ernaux, après que son ex-compagnon lui ait annoncé qu'il allait s'installer avec une autre femme. 
C'était pourtant Annie Ernaux qui l'avait quitté quelques mois auparavant, amoureuse de la liberté retrouvée après un long mariage, contre son insistance à vouloir s'installer avec elle.
Et pourtant, de cette annonce, des nouvelles consignes à se voir, l'obsession à savoir qui pouvait bien être cette femme, a poussé Annie Ernaux dans des affres effrayants. 
La force du texte tient dans le fait que l'auteure ne cache rien, n'édulcore rien de ce qu'elle a pensé, fait ou éprouvé pendant les six mois qu'a duré cette occupation. 
Le processus à tomber dans la jalousie reste insondable malgré tout si ce n'est qu'il donne à percevoir une faille plus ou moins béante.
On saisit parfaitement des mots crus, lapidaires, l'envahissement que c'est, l'irrationnel absolu engendré, la souffrance infernale que cela crée.
Quelle complexité, quel enfermement, quelle folie pour dire simple, cela déclenche et génère ! 
C'est un texte intransigeant et courageux dont on sort quelque peu sonné.

L'INVITE MYSTERE.

Bouillier Gregoire

Allia

par (Libraire)
2 mai 2020

À déguster sans modération

C'est une longue balade mélancolique dédiée à Sophie Calle.
Grégoire Bouillier reçoit un appel de son ex-compagne qu'il n'a pas revue depuis qu'elle l'a quitté, lui demandant d'être l'invité mystère pour l'anniversaire de Sophie Calle.
Jusqu'à ses quarante ans, l'intéressée inquiète à l'idée d'être oubliée invitait autant d'amis que le nombre d'année qu'elle avait.
L'invité mystère choisi par un de ses amis devait incarner l'année qui viendrait. Lourde responsabilité bien que l'idée soit fort jolie mais venant de Sophie Calle, on n'est pas étonné.
On lit les longues et belles phrases de Grégoire Bouillier, comme si on était à déambuler près de lui, invisible, et qu'on avait le pouvoir de lire ses pensées.
Soirée d'anniversaire dont je ne vous dis rien, bien évidemment.
Ce serait vous retirer tout le charme subtile de la découverte.
Il reste que c'est un moment charnière dans le devenir de cet auteur.
C'est un petit ouvrage absolument délicieux, qui se déguste lentement, presque paresseusement.

Le Bâtard

Le Livre de Poche

par (Libraire)
26 avril 2020

Le terrible comme banalité à vivre.

C'est un roman noir qui raconte l'errance d'un homme à qui les événements arrivent bien plus qu'il les décide.
Ça se passe dans le sud des États-Unis, à la fin des années 1920.
Le récit commence par le meurtre du souteneur de sa mère par Gene Morgan, le bâtard.
On lit son cheminement en marge, de petit boulot en petit boulot, jonché de rencontres plus ou moins chanceuses, sources de situations quelque peu inextricables voire glauques, jusqu'à ce que Gene tombe amoureux.
Évidemment, finir sur cette note heureuse aurait été trop beau...
Une écriture directe, portée par des dialogues ciselés qui disent mieux que des descriptions les personnages.
Une fluidité d'écriture qui ne juge jamais ni les situations, ni les personnages voués seulement à survivre le mieux possible dans une Amérique misérable et terriblement violente.
Tout ce qui arrive semble inimaginable et pourtant, tout est posé banal.
Le lecteur se trouve charmé par l'écriture réaliste qui emmène directement dans le récit.
En même temps, le récit des situations vécues par Gene et ceux qu'il rencontre fait éprouver au lecteur un inconfort d'autant plus fort qu'il lit comme s'il voyait les scènes.
C'était-là le premier roman de l'auteur.